Le père de la PlayStation démonte le mythe : « Je n'ai jamais voulu écraser Nintendo »

Ken Kutaragi déconstruit le mythe fondateur du gaming moderne
Publié le 2 novembre 2026

Pas de vengeance, pas de rancune, et même plus de manette en main. À 76 ans, Ken Kutaragi ne joue plus aux jeux vidéo, trouve le Tokyo Game Show ennuyeux et assure que la PlayStation n’a jamais été créée pour « écraser Nintendo ». Tout ce que vous pensiez savoir est faux.

L’histoire est devenue un classique du gaming : trahi par Nintendo en 1991, un ingénieur de Sony jure de se venger et donne naissance à la PlayStation, lancée au Japon en 1994. Sauf que le principal intéressé rejette cette narration. Lors d’une prise de parole au Royaume-Uni en octobre, Ken Kutaragi a livré un entretien à GamesIndustry.biz où il déconstruit le mythe de la trahison de Nintendo et porte un regard acide sur l’industrie qu’il a lancée.

Kutaragi revanche PlayStation Nintendo

Crédit image : Steampunk Avenue

La vraie histoire derrière la rupture Sony-Nintendo

Avant de devenir le rival numéro un de Nintendo, Ken Kutaragi travaillait main dans la main avec la firme de Kyoto. C’est lui qui a conçu la puce sonore de la Super Famicom, puis qui s’est attelé au développement d’un accessoire CD-ROM pour la console, un prototype baptisé « Play Station » — avec une espace au milieu. Un projet pensé comme un simple sous-système, rien de plus. « Je n’avais jamais imaginé que ce serait le point de départ de la franchise PlayStation actuelle », confie-t-il.

Puis est venu le séisme. Nintendo a rompu unilatéralement le partenariat avec Sony pour s’allier à Philips sur l’accessoire CD-ROM de la SNES. Hiroshi Yamauchi, alors président de Nintendo, estimait que l’accord désavantageait sa société. Pour Kutaragi, le choc a été brutal. Mais la suite de son raisonnement surprend : « Ça s’est transformé en un bon choc : OK, nous sommes libres de faire ce que nous voulons. » Là où la légende populaire raconte une blessure d’orgueil, l’ingénieur décrit une libération. Le carcan de la collaboration avec Nintendo venait de sauter, et avec lui toutes les contraintes créatives.

« Je n’ai jamais pensé qu’on devait les écraser »

Kutaragi est catégorique, et il le martèle : « L’histoire dit que j’étais en état de choc et que j’ai décidé de me venger, mais je n’y ai jamais pensé. […] Je n’ai jamais cru qu’on devait écraser Nintendo. » La PlayStation n’était pas une arme de représailles. C’était un terrain de jeu enfin débarrassé de toute tutelle. L’homme ne se voyait pas en guerrier, mais en créateur libre.

Il faut aussi mesurer à quel point le projet était fragile en interne. Chez Sony, personne ne croyait à cette console de jeux vidéo. Personne, sauf Norio Ohga, le CEO de l’époque. « Il aimait mon esprit de défi », se souvient Kutaragi avec une affection visible pour ce mentor disparu en 2011. Sans Ohga, la PlayStation serait probablement restée un prototype oublié dans un tiroir. L’ironie est savoureuse : l’une des plus grandes success stories du divertissement ne tenait qu’au flair d’un seul homme, dans une entreprise qui n’en voulait pas.

Et quand on observe les difficultés actuelles de Sony avec ses créateurs, on se demande si l’entreprise n’a pas perdu ce goût du risque qu’incarnait Ohga.

L’industrie actuelle ? « Rien n’a changé » selon Kutaragi

Kutaragi a tourné la page PlayStation — il ne joue même plus aux jeux vidéo, faute de temps, entre ses deux entreprises et son poste de doyen à l’Université de Kindai —, mais il garde un œil sur l’industrie. Ce qu’il voit ne l’emballe guère. Lors de sa visite au Tokyo Game Show cette année, son constat a été sans appel : « Rien n’a changé. Les graphismes se sont un peu améliorés, mais tout le reste était identique. »

Sa critique dépasse la simple stagnation créative. C’est le modèle économique tout entier qu’il juge intenable. « Prendre plusieurs années avec plusieurs milliers de personnes… c’est absurde. C’est quasiment impossible », lâche-t-il. Les plateformes de jeu sont devenues « super chères », et il dégaine une question assassine : « Qui peut s’acheter un PC hors de prix ? Personne. » Un discours qui résonne étrangement quand on considère les rumeurs sur le prix de la PS6 et le coût croissant des composants. Pour lui, l’avenir du divertissement ne passe plus par les consoles mais par l’intelligence artificielle et la communication entre humains et personnalités numériques. Parmi les signaux qu’il identifie :

« Pour moi, la communication est le meilleur divertissement », résume-t-il. L’homme qui a inventé la console moderne prédit désormais sa disparition. Reste à savoir si l’industrie qu’il a bâtie saura se réinventer avant que sa prophétie ne se réalise — ou si elle continuera de polir des graphismes dans une cage dorée de plus en plus coûteuse.

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Rédacteur
Fasciné par les univers de fiction et les réalités alternatives, Alexandre Kor nourrit depuis toujours un intérêt marqué pour les œuvres qui rendent ces visions tangibles. Rédacteur spécialisé jeux vidéo sur SteampunkAvenue.com, il s’attache à décrypter les créations interactives nourries par ces imaginaires.