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Nintendo PlayStation : le prototype d’une alliance brisée

En 2009, une société de crédit en faillite vide ses bureaux. Un employé repart avec un lot de bric-à-brac payé 75 dollars. Au milieu, sans qu’il le sache, une console que presque personne n’a vue. Une légende urbaine. C’est une Nintendo PlayStation : le prototype d’une SNES à lecteur CD, fruit d’une alliance avec Sony que Nintendo a rompue avec pertes et fracas, en 1991. On pensait cet exemplaire unique au monde, jusqu’à ce qu’un second refasse surface en 2025.

Nintendo PlayStation prototype
Illustration Steampunk Avenue, d’après une photo de Mats Lindh (CC BY 2.0, via Wikimedia Commons)
  1. Port cartouche, sur le dessus : jeux Super Famicom et Super Nintendo. Ici, une cartouche japonaise de Street Fighter II Turbo.
  2. « PlayStation », en un seul mot, référence SFX-100. Le nom Nintendo ne figure pas sur la console.
  3. Tiroir CD, en façade : disques au format Super Disc.
  4. La manette : un boîtier de Super Nintendo, marquages Sony PlayStation.

Nintendo PlayStation : l’alliance brisée

Chicago, samedi 1er juin 1991. Sony présente une console qui lit à la fois les cartouches de la Super Famicom et un nouveau format de CD. La Nintendo PlayStation sera pourtant enterrée en moins de 24 heures. Car dès le lendemain, Nintendo annonce que son lecteur CD se fera finalement avec Philips. Sony, son partenaire depuis trois ans, est lâché en public ; la presse y verra l’une des plus grandes trahisons de l’histoire du jeu vidéo. Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter à une puce sonore.

I · 1988 – 1990Le rapprochement de deux géants

Au milieu des années 1980, Sony ne fabrique pas de console et n’a aucune envie d’en fabriquer : pour ses dirigeants, le jeu vidéo est un jouet. La société vend des téléviseurs, des Walkman, des ordinateurs MSX et des lecteurs de disques compacts, un format qu’elle a inventé avec Philips en 1982.

Un de ses ingénieurs, Ken Kutaragi, regarde sa fille jouer sur la Famicom et se dit que Sony devrait être dans cette boîte. De cette conviction naît le SPC700, une puce sonore qu’il conçoit pour la future Super Famicom. C’est par cette puce que Sony entre chez Nintendo.

Puce Sony console Nintendo
Le module son de la Super Famicom, bâti autour du SPC700 de Sony. Photo de Yaca2671 (CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons)

À partir de 1988, les deux sociétés discutent d’un projet plus ambitieux. Le contrat de développement conjoint est finalisé au début de 1990, d’après l’histoire officielle de Sony, et signé par le président de Nintendo, Hiroshi Yamauchi. Sony fabriquera un lecteur de CD-ROM pour la Super Famicom, et une console hybride vendue sous sa propre marque, qui lira les cartouches de Nintendo et les disques d’un nouveau format, le Super Disc. C’est cette machine hybride que l’on surnommera la Nintendo PlayStation.

Pour Nintendo, c’est la réponse au PC Engine CD-ROM² de NEC, sorti au Japon en décembre 1988 ; Sega suivra avec le Mega-CD trois ans plus tard. Pour Kutaragi, c’est la porte d’entrée : Sony aura enfin une console à son nom.

II · 1990Le loup dans la bergerie

Hiroshi Yamauchi ne le sait pas encore, mais il vient de commettre une grosse erreur. Pour comprendre laquelle, il faut savoir de quoi vit Nintendo. Depuis la NES, aucun jeu ne sort sur ses consoles sans son autorisation. Les éditeurs tiers doivent commander leurs cartouches à Nintendo et reverser une redevance sur chaque exemplaire. Ce contrôle de la production des cartouches est le cœur du modèle économique de la firme japonaise.

Cartouches Nintendo
Des éditeurs différents, un seul moule : chaque cartouche sort des usines de Nintendo

Le contrat signé avec Sony prévoit que les licences des jeux sur disque, et les revenus qui vont avec, reviendront à Sony. Nintendo vient de se tirer une balle dans le pied. Il faudra à Yamauchi un peu plus d’un an pour le comprendre. Dès lors, il envoie discrètement aux Pays-Bas, chez Philips, le président de Nintendo of America Minoru Arakawa et son bras droit Howard Lincoln. Leur objectif : négocier un contrat qui permette à Nintendo de récupérer les royalties des jeux, et se débarrasser de Sony.

III · 1991La gifle

Le Summer CES ouvre le samedi 1er juin 1991 au McCormick Place de Chicago. C’est le salon où l’industrie américaine découvre les produits de la rentrée, et Nintendo y présente justement la Super Famicom aux Américains, deux mois avant sa sortie sous le nom de Super NES. Dès l’ouverture, Sony présente la Play Station (en deux mots). L’accueil est bon. Pour les journalistes, l’affaire est logique : le géant de l’électronique s’associe au géant du jeu vidéo, le CD remplace la cartouche.

Samedi 1er juin 1991
Sony présente la Play Station
Console PlayStation Nintendo
Une console grise, un port cartouche sur le dessus, un tiroir CD en façade. Elle lit les jeux de la Super Famicom et un format de disque que personne n’a encore vu. Photo du dossier de presse de l’époque : le modèle diffère par plusieurs détails des prototypes retrouvés depuis.
Le lendemain
Dimanche 2 juin 1991
Nintendo annonce Philips
Logo Philips 1991
Howard Lincoln prend la parole : la Super Nintendo aura bien son lecteur de CD-ROM, mais développé avec Philips, sur une technologie compatible avec le CD-i. Officiellement, ses ingénieurs auraient jugé la technologie de Philips supérieure à celle de Sony.

La presse, elle, ne s’embarrasse pas de la version officielle. Dès le lendemain, cette trahison fait les gros titres de la rubrique économie du New York Times. Le mardi 4, le Los Angeles Times analyse à son tour l’affaire comme une question de contrôle des licences et pointe la grosse erreur de négociation de Nintendo.

The New York Times · lundi 3 juin 1991 · une du cahier économie
Nintendo-Philips Deal Is a Slap at Sony
« L’accord Nintendo-Philips est une gifle pour Sony »
Interrogée, la direction de Sony ne peut dire s’il y a rupture de contrat.

On raconte souvent que les dirigeants de Sony ont découvert le nom de Philips assis dans la salle, en même temps que les journalistes. La réalité est moins spectaculaire : selon Sheff, Sony avait eu vent de la conférence deux jours plus tôt, et Howard Lincoln lui a confié que la société avait tout tenté, sur plusieurs continents, pour la faire annuler. La presse s’en doutait aussi : dès le vendredi 31 mai, le Seattle Times citait un porte-parole de Nintendo à Tokyo, interrogé la veille, qui annonçait un accord avec Philips pour porter les jeux de la marque sur CD-i.

La surprise est une légende. L’humiliation, elle, est un fait.

Sony a présenté sa console le samedi en sachant ce que Nintendo dirait le dimanche, parce qu’il était trop tard pour faire autrement. Mais à Tokyo, Norio Ohga, le PDG de Sony, est furieux. Ce ressentiment le conduira à accepter l’idée de Kutaragi : construire une console 32 bits à CD-ROM, sans Nintendo, sans cartouche, et la vendre sous la marque que Nintendo a laissée tomber. En rompant l’alliance avec Sony, Nintendo a créé son principal concurrent. La suite, son ascension, est racontée dans notre dossier sur l’histoire de la PS1.

Contrairement à ce que laisse penser la scène de Chicago, rien ne s’arrête le 2 juin. Les deux sociétés négocient encore pendant plus d’un an. En mai 1992, Sony dit toujours au Los Angeles Times préparer une Play Station compatible avec les jeux Nintendo pour l’année suivante. Le 13 octobre 1992, les deux sociétés annoncent même un nouvel accord technologique, cette fois pour la génération de consoles suivante. Un compromis trouvé plus tôt dans l’année laissait déjà à Sony le droit de produire sa machine hybride, à condition que Nintendo garde le contrôle et l’essentiel des revenus sur les jeux.

Rien n’en sortira. Le partenariat avec Nintendo s’éteint sans date officielle. En 1993, Nintendo lâche aussi Philips, le demi-échec du Mega-CD de Sega ayant, selon l’interprétation la plus répandue, achevé de l’en dissuader. Bientôt, il ne reste plus rien de public de cette alliance : pas un produit, et des prototypes dont on a perdu la trace. Selon la légende, deux cents auraient été fabriqués, puis détruits sur ordre des deux sociétés.

L’histoire reprend seize ans plus tard, dans un carton.

Le prototype retrouvé

Spring House, Pennsylvanie, 2009. Advanta, un émetteur de cartes de crédit pour petites entreprises, ne survit pas à la crise financière et se place sous la protection du chapitre 11. Le contenu de ses bureaux part aux enchères. Terry Diebold, responsable de la maintenance des locaux, achète pour 75 dollars un lot de fournitures de bureau dont personne ne veut. Dans le carton, une console grise avec un tiroir en façade et un logo qu’il ne reconnaît pas. Il la range dans son grenier.

Pourquoi le prototype Nintendo PlayStation dormait chez Advanta

« Il venait du bureau d’Olaf Olafsson. »

Olafsson a fondé en 1991 et dirigé jusqu’en 1996 Sony Interactive Entertainment Inc., la filiale américaine de Sony pour le jeu vidéo et l’édition électronique, avant de présider Advanta de 1998 à 1999 — les dépôts auprès de la SEC le confirment. Selon Terry Diebold, lorsque Advanta a fermé son bureau new-yorkais, tout le contenu a été expédié dans l’entrepôt de l’entreprise, en Pennsylvanie ; le prototype y serait resté des années, jusqu’à la liquidation de 2009.

Six ans dans un grenier, puis Reddit

En juillet 2015, Dan Diebold, le fils, publie des photos sur Reddit sous le pseudonyme Dnldbld. Le port cartouche sur le dessus, le tiroir CD, la manette de Super Nintendo frappée des marquages Sony PlayStation : tout correspond aux rares images du prototype qui circulent depuis les années 1990.

Une bonne partie d’internet crie au faux. Une vidéo, puis l’examen de la carte mère, finiront par convaincre : l’objet est authentique, et il s’allume.

PlayStation Nintendo prototype Diebold
L’exemplaire Diebold : plastique jauni, logo rose pâle · Photos de Mats Lindh (CC BY 2.0, via Wikimedia Commons)
Un an pour réveiller le lecteur CD

En 2016, les Diebold confient la machine à Ben Heckendorn, ingénieur et animateur de l’émission The Ben Heck Show, rencontré au salon Midwest Gaming Classic. Il la démonte en juillet : la partie Super Nintendo fonctionne, on peut y jouer à des jeux sur cartouche, mais le lecteur CD est muet. Il lui faudra près d’un an pour le faire marcher.

En mai 2017, le tiroir lit enfin des disques audio et fait tourner Magic Floor, un petit jeu de puzzle écrit par un amateur pour un émulateur de la console. Aucun jeu officiel n’a jamais été retrouvé : à ce jour, le prototype PlayStation Nintendo ne fait tourner que des programmes créés après sa redécouverte.

6 mars 2020 : l’enchère à 300 000 $

En décembre 2019, Terry Diebold confie la console à Heritage Auctions, qui l’inscrit sans prix de réserve à une vente de jeux vidéo et de comics clôturée le 6 mars 2020 à Dallas. Le communiqué de la maison de ventes aux enchères résume l’état des connaissances de l’époque : il s’agit du seul survivant d’environ deux cents exemplaires, ayant appartenu à Olaf Olafsson, retrouvé par hasard.

Enchère prototype Nintendo PlayStation
Adjugé à 300 000 dollars, plus 20 % de frais d’acheteur. Cinquante-sept enchères chez Heritage Auctions. · Image de la console Nintendo PlayStation prise par Heritage Auctions (HA.com)

Ce jour-là, c’est l’objet de jeu vidéo le plus cher jamais vendu aux enchères, loin devant les cartouches scellées qui battaient alors des records. L’acheteur, d’abord anonyme, se présente à CNN quelques jours plus tard : Greg McLemore, fondateur de Pets.com et de Toys.com, collectionneur qui dit vouloir un jour ouvrir un musée.

Ce qu’il reste du prototype PlayStation Nintendo

Le 23 août 2024, Heritage vend séparément une manette de prototype datée de 1992, pour 35 000 dollars. C’est la première fois qu’un accessoire de la console PlayStation Nintendo est adjugé seul, et la maison de vente prévient qu’elle ignore si elle aura un jour d’autres pièces du prototype à proposer.

Elle a vu juste pour ses ventes, moins pour l’histoire : dans les deux années qui suivent, deux nouveaux objets sortent de l’ombre, sans passer par une salle des ventes.

1er mars 2025
Une seconde console
Prototype SNES PlayStation Kutaragi
Le photographe Julian Domanski publie sur X des clichés pris chez Ken Kutaragi : une console PlayStation Nintendo d’une autre étape de fabrication, reconnaissable à son logo bleu, à ses mentions imprimées sur les boutons et à son plastique resté intact. Sony n’a jamais commenté ; l’existence de cet exemplaire ne repose que sur ce témoignage et ces photos.
Un an plus tard
4 mars 2026
Le kit de développement
Sony MSF-1
Le National Videogame Museum de Frisco annonce le Sony MSF-1 : non une console, mais le boîtier d’atelier qui servait à développer le projet. Il se branche sur le port cartouche d’une Super Nintendo et offre, sur le dessus, un second port pour tester des jeux en parallèle du travail sur disque. Ce serait le plus ancien vestige connu du projet.
Inventaire des vestiges connus
  1. Pièce n° 1 Console SFX-100, logo rose pâle L’exemplaire Diebold. Retrouvée en 2009, révélée en juillet 2015, vendue 360 000 dollars le 6 mars 2020. Collection de Greg McLemore, États-Unis, destinée à l’exposition. Établi
  2. Pièce n° 2 Console à logo bleu L’exemplaire Kutaragi. Révélée le 1er mars 2025 par les photos de Julian Domanski, sans confirmation de Sony. Chez Ken Kutaragi, Japon. Attesté en images
  3. Pièce n° 3 Kit de développement Sony MSF-1 Antérieur aux prototypes de forme définitive. Acquisition annoncée le 4 mars 2026. National Videogame Museum, Frisco (Texas). Établi
  4. Pièce n° 4 Manette de prototype (1992) Vendue seule 35 000 dollars le 23 août 2024 chez Heritage Auctions. Acheteur privé non identifié. Établi

Épilogue

Partie d’un lot de bric-à-brac payé 75 dollars, la Nintendo PlayStation est devenue l’objet de jeu vidéo le plus cher jamais vendu aux enchères, avant de rejoindre une collection promise à l’exposition. On la croyait unique ; deux autres exemplaires ont depuis refait surface. La légende des deux cents prototypes détruits se fissure, et l’histoire qu’on croyait close reste ouverte : combien en a-t-on vraiment fabriqué ? Et combien dorment encore, oubliés, dans un grenier ou un entrepôt ?

Vos questions sur la console Nintendo PlayStation

Combien de prototypes de la Nintendo PlayStation existent encore, et où sont-ils ?

Deux consoles sont connues en 2026. La première, vendue aux enchères en 2020, est dans la collection de Greg McLemore, aux États-Unis. La seconde a été photographiée chez Ken Kutaragi, au Japon, en mars 2025. S’y ajoutent le kit de développement MSF-1, entré au National Videogame Museum de Frisco, au Texas, en mars 2026, et une manette de prototype vendue seule en 2024. Le chiffre de 200 prototypes fabriqués, souvent cité, n’a jamais été confirmé par Sony ni Nintendo.

Combien s’est vendue la Nintendo PlayStation ?

360 000 dollars frais compris, chez Heritage Auctions à Dallas, le 6 mars 2020 — soit 300 000 dollars d’adjudication majorés de 20 % de frais d’acheteur. L’acheteur est Greg McLemore, fondateur de Pets.com. Une manette de prototype s’est vendue seule 35 000 dollars, le 23 août 2024.

Pourquoi Nintendo a-t-il rompu avec Sony ?

À cause du contrat finalisé en 1990, qui confiait à Sony le contrôle des licences sur tous les jeux publiés sur disque. Nintendo, dont le modèle économique repose sur les royalties que lui rapporte ce contrôle, a préféré négocier avec Philips un accord plus favorable et l’annoncer publiquement le 2 juin 1991, au lendemain de la présentation de Sony.

Peut-on jouer sur la PlayStation Nintendo prototype ?

Oui, mais à rien d’officiel. La console vendue en 2020 lit les cartouches Super Nintendo et, depuis sa restauration par Ben Heckendorn en mai 2017, des disques audio et des jeux amateurs écrits pour un émulateur, comme Magic Floor. Aucun jeu commercial n’a jamais été retrouvé pour le format Super Disc.

Nintendo PlayStation, Play Station, SNES-CD, Super Disc : quelle différence ?

« Super NES CD-ROM » ou « SNES-CD » désigne le projet de périphérique CD pour la Super Nintendo, d’abord confié à Sony puis à Philips. « Play Station », en deux mots, est le nom du projet tel que l’écrit la presse de 1991 et 1992 ; sur la console retrouvée, référencée SFX-100, comme sur sa manette, on lit « PlayStation » en un seul mot. « Super Disc » est le format de disque, et « MSF-1 » le kit de développement d’origine. « Nintendo PlayStation » est le surnom donné par les collectionneurs et la presse : le nom Nintendo ne figure pas sur la machine.

Quel est le lien entre le prototype Nintendo PlayStation et la PS1 ?

La PS1 est née de la rupture entre Sony et Nintendo. Au milieu de 1992, alors que les négociations avec Nintendo s’enlisaient, Norio Ohga a autorisé Ken Kutaragi à concevoir une console 32 bits à CD-ROM indépendante, sortie au Japon le 3 décembre 1994. Elle ne partage avec le prototype que le nom et le pari du disque.

Alexandre Kor
Rédacteur
Fasciné par les univers de fiction et les réalités alternatives, Alexandre Kor nourrit depuis toujours un intérêt marqué pour les œuvres qui rendent ces visions tangibles. Rédacteur spécialisé jeux vidéo sur SteampunkAvenue.com, il s’attache à décrypter les créations interactives nourries par ces imaginaires.
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