Mortal Engines, ou pourquoi le steampunk a déraillé au cinéma
Quand une superproduction ose imaginer des cités à vapeur lancées dans une traque mécanique sans merci, le résultat ne peut laisser indifférent. Mortal Engines est de ces œuvres démesurées, fascinantes et bancales, qui incarnent à la fois l’audace du steampunk au cinéma… et ses limites face à l’industrie hollywoodienne moderne ! Mais ce blockbuster ambitieux, aussi fascinant qu’étrange, s’est transformé en catastrophe commerciale. Retour sur un naufrage annoncé qui pourrait bien signer la fin d’une époque pour le cinéma fantastique à grand budget.
Porté par l’ombre tutélaire de Peter Jackson et adapté des romans de Philip Reeve, Mortal Engines ambitionnait de faire du steampunk un genre capable de fédérer un large public international. Sorti en salles aux États-Unis le 14 décembre 2018, le film peine cependant à trouver son public, freiné par des critiques mitigées et une offre de blockbusters surabondante. Résultat : le long-métrage s’impose rapidement comme l’un des plus gros échecs commerciaux de l’histoire du cinéma.

Crédit image : Universal Pictures
Un univers steampunk porté à l’écran par Peter Jackson
L’histoire de Mortal Engines (ou Mécaniques fatales en français) se déroule dans un futur post-apocalyptique. Un cataclysme nucléaire connu sous le nom de la Guerre de 60 minutes a ravagé la planète. Depuis, les catastrophes naturelles (tremblements de terre, éruptions volcaniques, tsunamis…) se multiplient. Alors pour survivre, les villes sont devenues mobiles, montées sur de gigantesques chenilles. Les ressources se font rares, et la vapeur est redevenue la source d’énergie principale. Dans cette nouvelle société, les villes les plus grosses pourchassent et dévorent littéralement les plus petites afin d’étendre leur pouvoir.
C’est dans ce décor dantesque que se croisent deux destins. Tom Natsworthy, jeune apprenti historien naïf, se retrouve arraché à sa vie ordinaire. Face à lui, Hester Shaw, héroïne marquée par une enfance brisée et une cicatrice qui rompt avec les standards hollywoodiens, avance guidée par une quête de vengeance personnelle. Ensemble, ils deviennent les pions d’un affrontement bien plus vaste, capable de bouleverser l’équilibre du monde.
Peter Jackson a porté pendant près d’une décennie le rêve d’adapter la série de romans publiée par Philip Reeve au début des années 2000. Le cinéaste triple oscarisé était fasciné par le concept de villes mobiles dévorant d’autres cités pour leurs ressources, une idée jamais vue à l’écran et dotée d’un potentiel visuel spectaculaire. Initialement tenté de réaliser lui-même le film, Jackson s’est finalement retrouvé monopolisé par la trilogie du Hobbit. Il confie alors le projet à Christian Rivers, son collaborateur de longue date. Un choix logique : Rivers a grandi professionnellement dans l’ombre du maître, depuis les storyboards de Braindead jusqu’aux effets spéciaux de King Kong, travail qui lui valut un Oscar et un BAFTA. Coproduit par Media Rights Capital, Universal Pictures et WingNut Films, le film voit Jackson cosigner le scénario avec Fran Walsh et Philippa Boyens, tout en laissant à Rivers la lourde responsabilité de signer ici son premier long-métrage en tant que réalisateur principal.
Un échec critique et commercial
Malgré ses ambitions colossales, Mortal Engines s’est fracassé sur la réalité du box-office. Si Philip Reeve lui-même a salué le film, évoquant une œuvre spectaculaire dotée d’un véritable cœur émotionnel, la réception critique fut nettement plus sévère. Sur Rotten Tomatoes, seuls 25 % des critiques se montrent positives, pointant un scénario trop confus pour soutenir ses ambitions visuelles. Metacritic affiche de son côté un score de 44/100, traduisant un accueil mitigé.

Le verdict financier est encore plus cruel. Avec 83,7 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget de production estimé à 110 millions, et des dépenses marketing colossales, Mortal Engines aurait engendré une perte d’environ 174,8 millions de dollars selon Deadline Hollywood. Un gouffre financier.
Pourquoi l’échec était presque inévitable
Plusieurs facteurs se sont conjugués pour transformer cette production ambitieuse en naufrage industriel. Tout d’abord, la sortie du film a eu lieu en plein embouteillage de fin d’année, coincée entre Ralph 2.0, Spider-Man: New Generation, Le Retour de Mary Poppins, Aquaman et Bumblebee. Le nom de Peter Jackson, relégué au rang de producteur, n’a pas suffi à créer l’événement.
Ensuite,
À cela s’est ajoutée la complexité narrative du film. Son concept central de villes mobiles dévorant leurs congénères, aussi original soit-il, exigeait un important travail d’explication. Or, cette densité de world-building a compliqué la promotion du long-métrage, incapable de résumer clairement ses enjeux en quelques images ou slogans accrocheurs. Un handicap renforcé par l’absence de têtes d’affiche véritablement bankables, susceptibles d’attirer le public au-delà du seul concept. Peter Jackson reconnaîtra d’ailleurs par la suite à quel point il est devenu périlleux de lancer une nouvelle franchise originale dans le paysage hollywoodien actuel.
Le chant du cygne des blockbusters atypiques ?
Le destin tragique de Mortal Engines s’inscrit dans une tendance plus large et inquiétante. L’âge d’or du cinéma fantastique, incarné par Harry Potter ou Le Seigneur des Anneaux, semble bel et bien révolu. Depuis 2014 et le dernier volet de la saga du Hobbit, les films de super-héros ont pris le contrôle total du marché des grosses productions.
Les tentatives de relance ont souvent échoué : La Boussole d’Or en 2007, les adaptations young adult comme Le Labyrinthe ou Divergente, et plus récemment les Animaux Fantastiques qui peinent à retrouver la magie originelle. Même Valérian et la Cité des Mille Planètes, space opera ambitieux basé sur une bande dessinée européenne, a sombré si violemment qu’il a entraîné la fermeture de sa société de production dans l’année.
Ces revers successifs posent une question fondamentale : Hollywood va-t-il renoncer définitivement aux grosses productions originales ? Si d’autres désastres financiers supplémentaires de cette ampleur se produisent, ces films pourraient bien disparaître du paysage cinématographique. Dans ce cas, Mortal Engines deviendrait une relique d’une époque révolue, témoignage nostalgique d’un temps où Hollywood osait encore prendre des risques créatifs avec de l’argent.
Un monument steampunk qui survivra à l’échec du box office
Pourtant, dans les décombres fumants de ce désastre commercial qu’est Mortal Engines, quelque chose continue de tourner. Une ambition qui refuse de s’éteindre, des rouages qui persistent à fasciner malgré l’hostilité du marché. Certes, le film présente des failles narratives : des emprunts trop visibles à Mad Max ou Star Wars, des archétypes parfois prévisibles. Mais ce serait passer à côté de l’essentiel : Mortal Engines est avant tout porté par une richesse visuelle rarement vue au cinéma. Les cités mécaniques lancées à pleine vitesse, les architectures à vapeur monumentales, les machines grinçantes et le soin apporté au world-building composent un univers cohérent, immédiatement identifiable, profondément steampunk. Peu de blockbusters récents peuvent se targuer d’une telle identité.

Avec le recul, le film pourrait bien connaître une seconde vie : celle d’un film culte steampunk, imparfait mais sincère, redécouvert par un public sensible à son imaginaire et à son audace. Une œuvre qui, comme les villes qu’elle met en scène, avançait trop vite et trop fort pour un monde devenu frileux.
Et si la véritable tragédie de Mortal Engines était là : avoir rêvé trop grand, trop tôt, dans une industrie obsédée par la sécurité et la répétition ? Non pas un film condamné par ses défauts, mais par son refus de se fondre dans le moule. Une création à vapeur dévorée par une machine hollywoodienne plus puissante qu’elle.



